L'étrange processus du dépouillement

Dans Pensées personnelles

Comme indiqué dans un billet précédent, j’ai pris la décision de vendre tout ce que j’ai pour ne conserver que l’essentiel, le faire rentrer dans une voiture et me lancer dans une année de nomadisme numérique à travers la France. Parmi les raisons qui me poussent à faire ce choix de vie, l’expérimentation du dépouillement matériel n’est pas la moindre. Avec le temps, je suis devenue de moins en moins consumériste, aspirant davantage à un enrichissement émotionnel, intellectuel ou expérientiel. À vivre plutôt qu’à posséder. Mais je dois bien reconnaître que le fait d’avoir passé plusieurs heures à prendre mes biens en photo afin de m’en séparer a généré en moi des sensations bien plus déstabilisantes que je ne m’y attendais.

Les objets, qu’on le veuille ou non, portent en eux une histoire, et une forme de sécurisation. J’ai réalisé que me départir de certains d’entre eux allait me coûter, parfois pour le confort ou le réconfort qu’ils m’apportaient, parfois parce qu’ils ont exigé une grande force de travail pour me permettre de les acquérir.

Tout vendre revient à faire le deuil concret du passé. Cela va bien au-delà d’une fin de chapitre : on ferme le livre et on en ouvre un autre. On change d’espace-temps, on quitte une période de vie sans en garder la trace. C’est perturbant, un peu flippant aussi. Il y a dans le dépouillement matériel un effort à fournir sur le cap qu’on veut passer, une sorte de seuil sur lequel vous êtes tenté de vous arrêter, parce que vous savez qu’une fois franchi, il n’y aura pas de retour en arrière. Une fois que vos biens sont vendus, ils sont partis. Les amarres ont été larguées. Le doute s’installe un instant : en suis-je vraiment capable, est-ce que je ne vais pas regretter ces bouées auxquelles j’avais pris l’habitude de m’accrocher sans même m’en rendre compte ?

Arbre du consumérisme
Passage de seuil

En plus de ce deuil intime d’un historique personnel, il y a le face-à-face avec vos convictions profondes, qui se font tester sans ménagement. Parce que le dépouillement vous contraint à réexaminer avec honnêteté ce qui vous est réellement utile et ce qui tient du caprice. Dans un monde où nous croulons sous les possessions, le fait de réfléchir à ce qui nous est vraiment nécessaire dépasse la prise de conscience de l’ineptie de notre modèle sociétal et civilisationnel. Réduire la voilure au maximum constitue une mise en pratique, qui nous place face à nos idéaux et challenge nos convictions. Il est facile de dire qu’on achète trop, que cette société est délétère, qu’elle détruit l’environnement, que le capitalisme et les modes de fonctionnement qu’il ancre en nous doivent céder la place à l’intelligence et la mesure. Mais concrétiser cette évidence par un sacrifice consenti représente un passage de seuil aussi violent que puissant.

J’ai la sensation de marcher sur un fil en me dépossédant de tout. Ou de faire du trapèze sans filet. C’est assez inconfortable, je le reconnais. Mais au fond, je sais aussi que cette bascule fait partie du processus et que c’est en allant au bout que j’en mesurerai tout le sens. Je viens de franchir le seuil. Mon cœur se focalise sur l’après, et même s’il est un peu serré, il perd en poids et gagne en légèreté.

environnement réflexion

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